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LE WARGAME A L'EPREUVE DE LA GUERRE
par le docteur Jean-Philippe LIARDET, PhD

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En Allemagne


L
es plans d’opérations allemands de la Première Guerre mondiale avaient été définis à l’avance et peaufinés grâce à de multiples séances de kriegsspiel de niveau stratégique. Ainsi en est-il du plan von Schlieffen employé en 1914 sur le front Ouest : l’enveloppement des forces françaises par un large mouvement tournant à travers la Belgique neutre. L’échec de ce plan provient essentiellement du non respect du déploiement des forces allemandes observé dans les séances de kriegsspiel dont l’Allemagne sortait vainqueur : d’une part, des dispositions successives ont en effet toutes contribué à affaiblir l’aile droite allemande au profit du reste du front ; d’autre part, l’axe de marche initial prévoyait un enveloppement de Paris par l’Ouest par la 1ère armée et non une marche directe sur la capitale française.

Nous l’avons vu, la victoire de Tannenberg est le fruit de nombreuses séances de kriegsspiel qui permettront aux Allemands de compenser leur infériorité numérique sur ce front. Une défaite à ce stade de la guerre aurait eu pour eux des conséquences catastrophiques. Les offensives de la dernière chance de Ludendorff, en 1918, ont également fait l’objet d’une intense préparation grâce au kriegsspiel. Elles seront lancée malgré les résultats défavorables observés lors de chaque partie. La réalité confirmera la simulation.

La défaite de 1918 ne remet pas en cause l’utilisation du kriegsspiel en Allemagne. Au contraire, les clauses restrictives du traité de Versailles incitent l’Etat-Major allemand à intensifier son action dans ce domaine avec le développement de l’aspect politico-diplomatique. Un jeune officier qui allait devenir un des plus brillants maréchaux allemands de la Seconde Guerre mondiale, von Manstein, suggère en 1929 un scénario dans lequel la Pologne attaque l’Allemagne ; des représentants du ministère des Affaires Etrangères sont invités à jouer le rôle de la Société des Nations et des dirigeants politiques allemands et polonais.

Dès le début des années trente, sous l’impulsion du maréchal von Blomberg, le kriegsspiel sert à tester les conditions de l’interopérabilité entre les armes (Luftwaffe, Wehrmacht, Kriegsmarine). En 1936, le général Beck et son équipe préparent le nouveau manuel d’opération de l’armée allemande et font tester leurs postulats de base par des officiers à l’aide du kriegsspiel. Cependant, le général Beck reste lucide et constate que les connaissances acquises par ce moyen ne valent pas l’expérience du feu.

En 1938, le même général, devenu chef d’Etat-Major de l’armée, mène une séance de kriegsspiel sur le thème de l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne. Les résultats catastrophiques l’incite à demander l’abandon de l’opération à Hitler, ce qui lui coûte sa place. Deux wargames commerciaux sur ce sujet sont parus et montrent la précarité de la situation allemande en cas d’intervention franco-britannique(1).

Le capitaine Karl Doenitz, commandant des forces sous-marines, développe son concept de " meutes " de sous-marins pour attaquer les convois anglais à l’aide du kriegsspiel, lors de l’hiver 1938/1939. Les nécessités de disposer de 300 unités et le besoin de moyens de communication performants sont mis en exergue(2).

Les offensives de 1940 et de 1941 font également l’objet d’une préparation intensive jusqu’au niveau des chefs de compagnie. Elles se dérouleront si bien dans leur stade initial que le haut-commandement n’aura pas à intervenir, chacun connaissant son rôle.

Il semble bien que la pratique du kriegsspiel ne se ralentit guère pendant toute la durée du conflit. L’aide à la planification des offensives ou la prévision des opérations ennemies sont les deux axes de travail les plus souvent retenus. Parfois la réalité rejoint la simulation. Ainsi, le 2 novembre 1944, le groupement d’armées dirigé par le maréchal Model travaille sur une séance dont le thème est une attaque américaine à la jointure des VIIe Armée et Ve Panzer Armée lorsque celle-ci se déclenche réellement ; sur ordre de leur chef tous les officiers présents, hormis les commandants directement concernés par l’attaque, poursuivent la séance enrichie par les rapports en provenance du front. La 116e panzerdivision est alors engagée dans un délai record car son commandant participe à cette séance où l’intervention de son unité vient juste d’être envisagée et simulée.


(1)Case Green, " Strategy & Tactics n° 152, 1992, John Desch, et Czech’38, Command Magazine n° 24, XTR, 1993, Peter H. Gryner.
(2)
Peter P. Perla, The Art of Wargaming, a Guide for Professionals and Hobbyists, Naval Institute Press, Annapolis, 1990, pp. 42/43.


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