L'organisation
de l'armée

Lorsqu'en
1883 la France prend Huê, une image (1)
représentant l'assaut fait le tour des journaux
de l'époque. Elle illustre les troupes de marine
prenant d'assaut la citadelle de Huê, appuyées par
l'artillerie navale, aux prises avec une armée annamite
en déroute. Aux marins de la République attaquant
en ordre, baïonnettes en avant guidés par l'étendard
français brandi par un officier l'épée à la main,
s'opposent les fantassins annamites vêtus de pièces
anglaises colorées (2),
équipés de mousquets à pierre et de piques, et qui
semblent totalement désemparés. Quoiqu'il en soit
cette image de presse, nous dévoile à la manière
d'une photographie, une part de vérité sur l'armée
viêtnamienne et sur son équipement au 19e siècle
(Artillerie, armement, uniformes).
Cette image encensant notre
armée coloniale aux dépens des fantassins annamites
aurait certainement plu aux lettrés viêtnamiens
qui ne cessaient, par leur prédominance dans la
société, de railler les militaires dans de nombreux
textes littéraires. Nous nous contenterons de citer
pour exemple les deux poèmes suivants: "Caporal,
je t'en prie, lâche le pan de ma tunique ! Pour
que j'aille au marché, sinon je serais en retard
! En retard au marché, et avec mes légumes flétris,
Avec quoi pourrais-je entretenir ma mère, avec quoi
pourrais-je entretenir mes jeunes frères et mes
jeunes sœurs ?"
"Autour de la taille, il noue un étui jaune,
Un casque de combat sur la tête, un fusil à canon
long sur l'épaule. D'une main, il tient la mèche
de mise à feu, De l'autre, il serre un cimeterre
à longue hampe. Le mandarin donne l'ordre d'embarquement
sur la galère, Tandis que le tambour résonne sur
un rythme à cinq battements, Une fois à bord, ses
larmes coulent comme des gouttes de pluie."(3)
On sent dans ce poème toute
la rancœur du lettré pour le militaire, mais ce
soldat qui pleure sa terre, sa famille, n'est-il
pas tout comme le lettré un homme attaché à son
pays et à son roi. Dans la société viêtnamienne
du 19ème siècle, le militaire est constamment rabaissé
face au lettré et ce même au sein du gouvernement
: auprès de l'Empereur, les mandarins civils siègent
à sa droite et les mandarins militaires à sa gauche,
de même dans les processions, viennent d'abord les
mandarins civils puis les mandarins militaires.
Mais malgré ce rabaissement social, l'armée tient
une place prépondérante au Viêt-Nam car en tant
qu'Etat conquérant, celui-ci a toujours eu une armée
qui, aux grandes heures de son histoire, a été fortement
organisée. En effet, comment conserver ses conquêtes,
maintenir ses voisins à distance et conserver l'ordre
à l'intérieur, sans une solide armée permanente,
d'autant plus qu'au 19ème siècle, le Viêt-Nam est
un Empire englobant le Cambodge et le Laos, et qui
est en conflit avec l'empire siamois. L'armée protège
l'indépendance du peuple et lorsqu'elle est menacée,
le lettré s'associe au militaire pour libérer le
pays, tel est l'exemple de Nguyên Trai, grand lettré
du 15ème siècle, qui s'associa au chef de la résistance
Lê Loi, contre les Chinois de 1408 à 1428. Il conçut
une "grande stratégie pour vaincre les Ngô"(4)
associant les entreprises militaires au soulèvement
du peuple et à l'action pour "gagner les cœurs".
L'armée viêtnamienne du 19ème
siècle remonte, du moins dans son organisation vraiment
rationnelle, au règne de Dinh-Tiên-Hoàng, c'est-à-dire
vers la fin du 10ème siècle, époque où ce roi, premier
de la dynastie qu'il fonda, prit les armes pour
refouler l'invasion chinoise. Mais pour ce qui est
de l'armée en tant qu'ensemble des forces militaires
d'un Etat, la première qui nous soit connue par
les textes, date de l'occupation chinoise et remonte
aux environs du 1er siècle de notre ère, lorsque
le Tonkin d'alors, le Kiao-Tche, était gouverné
par un préfet chinois du nom de Si-Kouang. Ce préfet
brisa l'organisation féodale des vaincu et organisa
le recrutement régulier d'une milice armée et exercée
à la chinoise. C'est ainsi que forte de ce savant
mélange sino-viêtnamien dans ses structures, l'armée
viêtnamienne va se moderniser (équipement, art militaire,
organisation) et se diversifier (art de mener la
guerre, art de la guérilla) pour aboutir à un art
militaire et une armée typiquement et spécifiquement
viêtnamiennes, telle que celle du 19e siècle.
1.
Imagerie Pellerin, La prise de Huê, 1883, Epinal.
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2.
P. HUARD & DURAND M., Connaissance du Viêt-Nam,
Editions Paris Imprimerie Nationale, Paris, 1954,
p. [retour au texte]
3.Nguyên hùu Tân, La vie quotidienne
dans le Viêt-Nam d'autrefois, Etudes Orientales
numéro 10, Editions Thanh Long, Bruxelles, 1983,
p. 42-43. [retour au texte]
4.
" Dai sach binh Ngô " en langue viêtnamienne. Voir
le livre de Mme Yveline Féray, intitulé " Dix mille
printemps ", tome 2. Editions Picquier, 1996, p.
136-137. [retour au texte]
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