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L'auteur
: Laurent Quisefit est ancien élève
des Langues Orientales, diplômé de coréen
et de mongol, et titulaire d'un DEA d'Etudes de l'Extrême-Orient
(Paris
VII). Il prépare une thèse sur l'histoire
de la Corée et collabore avec différents
magazines et organismes.
" Entre deux montagnes,
dans une vallée ", le Vieux de la Montagne
" avait fait fortifier le plus grand jardin et
le plus beau qui fût jamais vu, plein de tous les
fruits du monde. Il y avait les plus beaux palais et maisons
qui jamais fussent vus, tout dorés et peint très
joliment de tout ce qu'il y a de beau. Il y avait des
conduits où couraient vin, lait, miel et eau. Le
jardin était plein … des damoiselles les plus belles
du monde qui savaient sonner de tous les instruments,
chantaient et dansaient si bien que c'était un
délice. Et le vieux laissait entendre que c'était
là le paradis " raconte Marco Polo. Ce
lieu enchanteur est pourtant le site de la plus pernicieuse
des manipulations. Car ici s'exerce l'endoctrinement sournois
de jeunes gens sincères, qui baignent depuis leur
plus tendre enfance dans une ambiance d'exaltation religieuse
et d'obéissance aveugle à leur chef, le
" Vieux de la Montagne ".
" Le vieux élevait
à sa cour des enfants de douze ans et de son pays
qui voulaient être hommes d'armes et il leur disait
comment Mahomet disait que leur paradis est ainsi que
je vous ai dit, et ils le croyaient comme les musulmans
le croient. Il les faisait mettre dans le jardin, quatre
ou six ou dix ensemble, et voici comment ; il leur faisait
boire un philtre ; dès qu'ils l'avaient bu, ils
s'endormaient ; alors il les faisaient prendre et mettre
dans son jardin, ils s'y réveillaient ".
C'est
dans ce jardin magique que, selon le récit, les
jeunes gens goûtent des plaisirs inédits,
qui font écho aux descriptions canoniques du Paradis.
Au réveil, tout est envolé, et le "
vieux " explique comment ils devront accomplir leur
mission, pour retrouver ce paradis, explique Marco Polo.
En réalité, le récit de Marco Polo
évoque plus les paradisions, ces jardins extraordinaires
des rois et souverains de Perse, qui contenaient des pavillons
de plaisir au milieu de parcs extraordinaires, fleuris,
arborés et parfois habités d'animaux et
d'oiseaux choisis. En effet, l'endoctrinement, la légende
dût-elle en souffrir, n'avait nul besoin de tels
artifices. C'est au contraire par l'exaltation religieuse,
par un patient travail de modelage des esprits que s'exerçait
le travail du maître d'Alamût.
Or ce travail pouvait aisément
se confondre avec l'étude du Coran, et ce dès
le plus jeune âge, puisque le Coran sert aussi de
manuel de base pour l'apprentissage de la langue et de
l'écriture. Bon nombre de versets du Coran décrivent
d'ailleurs les splendeurs et les délices du paradis,
principalement caractérisé par la luxuriance
de sa végétation, la beauté de ses
habitants, la fraîcheur de ses sources :
" Dieu les(1)
introduira dans les jardins de délices arrosés
par des fleuves, Ils y demeureront éternellement
"(2) . " Dieu
pardonnera vos offenses, il vous introduira dans les jardins
où coulent les fleuves. Vous habiterez éternellement
de charmantes demeures "(3)
.
La sourate
LXXVI présente ainsi les délices du Paradis
: " Les Justes boiront des coupes où le
camphre sera mêlé au vin, fontaine où
se désaltéreront les serviteurs de Dieu
" (5,6). La description se fait plus loin plus
précise : " Des arbres avoisinants les
couvriront de leur ombrage, et leurs fruits s'abaisseront
pour être cueillis sans peine (14) ; on fera circuler
parmi eux des vases d'argent et des vases de cristal (15)
Ils s'y désaltéreront avec des coupes emplies
de boissons mêlées de gingembre, dans une
fontaine du paradis nommée Selsebil.(17,18) (…)
Telle sera votre récompense, on vous tiendra compte
de vos efforts (22) ".
D'autre part, il est nécessaire
de se rappeler que le Coran promet que les martyrs recevront
les plus hautes récompenses dans l'autre monde
et que les péchés des combattants de la
foi seront pardonnés : " Dieu efface les
fautes de ceux qui combattent pour Lui " (Coran,
III, 195). " Ceux qui combattent pour notre cause,
nous les guiderons par nos chemins, et Dieu est avec ceux
qui agissent noblement " (Coran, XXIX, 62).
On comprend l'usage que des mains
criminelles un tant soit peu versées dans la théologie
pouvaient faire de telles armes, d'autant que les maîtres
enseignaient à de jeunes enfants, aisément
malléables.
Le rapport édifiant d'un envoyé de l'empereur
Frédéric Barberousse décrit ainsi
le dur apprentissage que subissent les enfants sélectionnés
par le(s) Maître(s) :
" Ce
prince possède dans les montagnes de nombreux et
très beaux palais… Dans ces palais il fait venir,
dès leur enfance, nombre de fils de ses paysans.
Il leur fait enseigner diverses langues, comme le latin,
le grec, le romain, le sarrasin et bien d'autres encore
".
On leur enseignait surtout à
obéir, en leur apprenant qu'il n'y avait pas de
salut hors des ordres et paroles du maître, auxquels
ils devaient obéir en tout. " Sachez qu'à
partir du moment où, enfants, ils pénètrent
dans ces palais, ils ne voient d'autres personnes que
leurs professeurs et maîtres et ne reçoivent
d'autre enseignement jusqu'à ce que le prince les
mande en sa présence pour envoyer tuer quelqu'un
" explique le même rapport. Et les enfants
ainsi cloîtrés, apprenaient à répéter,
sourate après sourate, verset après verset,
tout le Coran , de manière à le connaître
par cœur, ainsi qu'un choix de hadith, (traditions) choisis
afin de renforcer l'emprise du maître d'Alamût.
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1.
Les Croyants.[retour au texte]
2.
Coran, LVIII,, 22.[retour au texte]
3.
Coran, LIX, 12.[retour au texte]