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La solitude glacée du mitrailleur arrière
par Philippe ROUYER, PhD, conservateur de bibliothèque à l'Université de Rouen

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Le mitrailleur de queue était, nous l'avons vu, le plus exposé au froid (la tourelle était complètement isolée du reste de l'appareil et ne recevait aucun apport d'air chaud), au point que souvent, la condensation de sa respiration formait de la glace autour de la bouche et du masque à oxygène. Des lunettes lui étaient fournies, mais elles étaient encombrantes et perturbaient la vision. C'est pourquoi beaucoup de mitrailleurs s'en passaient, et parfois, avaient les conduits lacrimaux gelés. Pour résister à l'air glacé, le mitrailleur arrière revêtait une combinaison chauffante, faite d'un tissus brun souple et soyeux, avec des résistances qui couvraient la majeure partie du corps. Il avait aussi des gants chauffants, munis de résistances, qui lorsqu'ils fonctionnaient correctement, étaient chauds et confortables mais parfois, dégageaient une chaleur insupportable. Ils avaient aussi tendance à provoquer des court-circuits(1)(l'alimentation électrique étaient assurée en 24 volts par deux générateurs de 1500 W, montés en parallèle, et entraînés par les moteurs internes).


Tourelle de Lancaster

Là ne s'achevait pas l'équipement du mitrailleur arrière : venait par-dessus la combinaison chauffante, une combinaison de grosse gabardine grise avec col de fourrure, lequel n'était pas un ornement, mais une protection indispensable contre les courants d'air. Il n'y avait plus qu'à enfiler le gilet de sauvetage, et le harnais du parachute…Lorsque les équipages se dirigeaient vers les autobus qui allaient les conduire vers les avions, on reconnaissait de loin les mitrailleurs à leur démarche de canard.. Une fois installé à grand-peine dans sa tourelle, le mitrailleur ne pouvait pratiquement plus remuer, tant la place était mesurée. C'est la raison pour laquelle la combinaison flottante, garnie intérieurement de duvet, qui devait à la fois tenir chaud et faire office de gilet de sauvetage, avait dû être abandonnée, elle était trop encombrante compte-tenu de l'exiguïté de la tourelle.

Il y avait encore un autre facteur qui rendait la tourelle plus glaciale encore. Beaucoup de mitrailleurs, comme Tom Maxwell, avaient remarqué que le panneau de central de plexiglas entre les canons pouvait recevoir une tache d'huile, dont l'œil, avec la fatigue ne pouvait se détacher, et prenait parfois l'apparence d'un chasseur ennemi. Ils l'avaient donc fait retirer, pour mieux voir, et malheureusement avoir plus froid encore.

C'est ainsi engoncés dans cet invraisemblable harnachement, totalement immobiles tant l'espace était mesuré et physiquement isolés du reste de l'équipage, que les mitrailleurs des Lancaster passaient en moyenne huit heures d'affilée, constamment aux aguets, et parfaitement conscients d'occuper à bord de l'appareil, le poste le plus exposé. Encore étaient-ils favorisés en comparaison des mitrailleurs des B 17, qui volaient encore plus haut (à 30 000 pieds), et notamment du mitrailleur de la tourelle ventrale Sperry, invention ingénieuse mais véritable cauchemar pour son occupant, dont nous aurons l'occasion de parler ultérieurement. Il fallut attendre la fin de l'année 1944 pour que les équipages puissent commencer à bénéficier, avec le B 29, des bienfaits de la pressurisation et d'un relatif confort. Cependant, installé dans une cellule pressurisée indépendante du reste de l'avion, le mitrailleur de queue restait isolé, ne pouvant quitter son habitacle que dans la phase de vol dépressurisé.

Aujourd'hui, le bilan du Bomber Command est, pour diverses raisons, fortement contesté Il est cependant nécessaire de rappeler que les missions auront été particulièrement dangereuses (au moins 50 000 morts ou disparus) et se seront effectuées dans des conditions extrêmement pénibles pour les équipages.


1. Avant le véritable " gant chauffant ", les mitrailleurs avaient connus les gants de soie, munis de plots de métal, reliés à l'alimentation électrique.[retour au texte]

 

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