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LE LEADERSHIP CYBERSPATIAL AMERICAIN
par Alexis M. BAUTZMANN, chargé d'enseignement

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La notion d'espace cybernétique prend sa source aux États-Unis sous la présidence républicaine de Georges Bush, lors de la signature en novembre 1991 de l'High Performance Computing Act définissant les modalités d'un leadership américain dans le domaine des hautes technologies de l'information et de la communication. Cet espace est consacré par l 'administration américaine le 15 septembre 1993 sous le terme d'Information Super Highway, dans l'un des textes fondateurs de la politique informationnelle américaine : National Information Infrastructure, Agenda for Action. Son instigateur, le vice-président américain Albert Gore, déclare à cette occasion : "Je veux relier plus vite tous les hommes grâce aux nouvelles autoroutes de demain, les autoroutes de l'information". Cet acte politique majeur de l'administration Clinton vise à mettre en place un réseau informatique national à haut débit articulé autour de l'Internet. Initialement préconisé dans le cadre de l'éducation et de la recherche, le projet d'Albert Gore devient partie intégrante de la politique étrangère américaine en 1994, lorsque celui-ci appelle de ses vœux la constitution d'une infrastructure globale d'information (Global Information Infrastructure) sensée favoriser la démocratie et la capacité des nations à coopérer entre elles. Cet idéalisme géopolitique ne doit cependant pas occulter la réalité d'un tel espace, dont la légitimité est fondée aux États-Unis sur sa capacité à développer le commerce américain des nouvelles technologies de l'information et de la communication, tout en assurant une position de leadership informationnel nécessaire à la prééminence économique et politique américaine.

La Global Information Infrastructure
L'architecture physique de la Global Information Infrastructure repose sur une juxtaposition de réseaux fonctionnant à des niveaux différents (continentaux, nationaux, régionaux ou locaux). Son épine dorsale demeure l'Internet, formé par plus de cinquante millions d'ordinateurs interconnectés à partir d'un seul et même protocole de communication. Ce "réseaux des réseaux" apparaît telle une structure complexe, constituée d'un agglomérat de réseaux informatiques publics, universitaires ou privés d'ordinateurs couvrant toute la planète et reliés entre eux par des lignes téléphoniques commutés (RTC), numériques (RNIS) et ADSL, des câbles coaxiaux à haut débit, des lignes optiques et des satellites. Lors de sa création aux États-Unis, deux grands principes caractérisèrent d'emblée cette architecture, l'un physique : le maillage du réseau avec reroutage dynamique ; l'autre informatique : le protocole d'échange de données par " paquets ". Le réseau militaire américain ARPAnet, ancêtre de l'Internet, fut en effet conçu pour fonctionner sur un réseau de lignes téléphoniques avec un reroutage dynamique permettant d'envoyer des paquets de données (identifiés et numérotés) d'un point à un autre, par différents trajets si le chemin d'accès le plus direct venait à être encombré, voire à disparaître (du fait par exemple d'une explosion nucléaire). Ce système est encore de nos jours l'un des fondements de la Global Information Infrastructure.

1. La National Information Infrastructure
L'existence effective de la Global Information Infrastructure a été décidée en février 1995 par les États participant au sommet du G7 à Bruxelles, à l'initiative des États-Unis. Son développement actuel s'appuie sur un ensemble de projets nationaux ou régionaux d'aménagement des territoires. Le programme américain de National Information Infrastructure apparaît dans ce domaine comme le plus avancé, et fonde en grande partie la prééminence américaine dans le secteur des nouvelles technologies de l'information et de la communication.
S'appuyant essentiellement sur des initiatives locales tendant à développer des structures régionales d'information, comme en Caroline du Nord ou dans la région des Grands Lacs, la National Information Infrastructure vise à permettre à travers l'Internet l'accès à l'ensemble des services administratifs américains, 24h/24h, en tout point du territoire. Dans le domaine de la recherche, à travers l'High Performance Computing and Communications Initiative, la National Information Infrastructure vise à développer l'accès aux banques d'informations scientifiques et techniques, nationales et internationales, et permettre à certains instruments de précision (comme les microscopes électroniques) d'être utilisables à distance via le réseau, de manière à baisser les coûts d'équipement des centres de recherche. Les États-Unis comptent par ailleurs profiter des potentialités de la National Information Infrastructure pour réduire de 36 à 100 milliards de dollars par an le coût des soins dans les hôpitaux, en développant pour ces derniers ainsi que pour les assurances médicales l'utilisation de méthodes de gestion administrative en ligne via l'Internet. En outre, la National Information Infrastructure devrait accroître la qualité et l'accessibilité des soins sur l'ensemble du territoire américain grâce à la télémédecine, activité permettant aux médecins généralistes établis dans les zones rurales de consulter leurs collègues spécialistes établis dans les grandes villes afin d'assurer un système de soin personnel à distance (Personal Health Information Systems). Ce système qui existe déjà dans l'État du Texas (Texas Telemedicine Project) s'appuiera sur une vaste banque de données médicale consultable via l'Internet et couvrant l'ensemble des administrés américains. Enfin, la National Information Infrastructure doit rendre plus efficace les conditions d'enseignement aux États-Unis. A travers le Goals 2000 : Educate America Act, l'administration Clinton s'est fixée comme objectifs la suprématie américaine dans les disciplines clefs des nouvelles technologies de l'information et de la communication (mathématiques et sciences physiques), un taux d'analphabétisme proche de zéro, la disparition des problèmes de drogue et de violence à l'école, et l'accession de 90 % d'une classe d'âge en high school.

2. Les infrastructures d'information européennes et japonaises
Aux côtés de la National Information Infrastructure, d'autres programmes similaires sont en cours de développement et constituent les piliers de la Global Information Infrastructure. Sur le continent européen, le rapport Bangemann sur L'Europe et la société de l'information planétaire, avalisé lors du sommet de Corfou, pose les bases de l'édification d'une infrastructure européenne d'information au sein de l'Union européenne. Insistant sur la nécessité d'une rupture avec les pratiques dirigistes et protectionnistes en matière de télécommunications européennes, le rapport Bangemann insiste sur la nécessité d'une libéralisation rapide de ce secteur économique afin de dynamiser le marché des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Ce rapport fut suivi du lancement du plan d'action de la Commission Europe's Way towards the Information Society en juillet 1994 et de l'établissement de l'Information Society Project Office en décembre 1995 à Bruxelles. Plusieurs appels à projets furent lancés par cette même Commission en 1995, dans le but de développer les compétences européennes liées aux nouvelles technologies de l'information et de la communication (Telematics Application Program, Advanced Communication Technology Services, Information Technology, Information Society Forum, etc.). Par ailleurs, en 1996, un groupe d'experts fut constitué sous la direction de Padraig Flynn, membre de la Commission européenne chargé de l'emploi et des affaires sociales, afin de déterminer l'ampleur des implications socioprofessionnelles issues de l'entrée de l'Union européenne dans la société de l'information. A l'échelon local, l'Union européenne promut le programme Telecities initiant la coopération des soixante plus importantes villes de l'Union dans le domaine des autoroutes de l'information. En outre, la Commission européenne instaura à la suite du rapport Bangemann l'Inter-Regional Information Society Initiative (IRISI) destinée à développer économiquement les régions d'Europe les moins développées économiquement en s'appuyant sur le marché naissant des NTIC. Le 28 novembre 1994 (quelques jours avant le sommet d'Essen), six régions de l'Union européenne (Nord-Ouest anglais, Valence, Nord-Pas-de-Calais, Piémont, Macédoine centrale et Saxe) signèrent un mémorandum d'accord à Bruxelles afin de participer à cette initiative. En 1996, deux autres régions de l'Union européenne s'intègrent à l'IRISI (Ouest Finlande et Styrie). Aux côtes de ces différents programmes, des plans d'actions nationaux furent établis dans les principaux pays membres de l'Union européenne (Info 2000 pour l'Allemagne, Information Society Initiative pour l'Angleterre, L'entrée de la France dans la société de l'information pour la France, etc.).
En Asie, c'est le Japon qui le premier définit une ambitieuse politique de développement des autoroutes de l'information, au moment même où l'Union européenne dévoilait le rapport Bangemann (mai 1994). Le Ministère des postes et des télécommunications publia à cette date un rapport gouvernemental nommé Reforms toward the intellectualy creative society of the 21st century. Celui-ci développait l'idée du nécessaire développement d'infrastructures de télécommunications à haut débit pour résoudre les problèmes socio-économiques que traversait alors le Japon. Il annonçait par ailleurs l'édification à l'orée 2010 d'un vaste réseau optique permettant à la population japonaise de bénéficier des services multimédias disponibles sur l'Internet. Le Ministère de l'industrie et du commerce (MITI) publia la même année un rapport intitulé Program for the advanced information infrastructure complétant l'analyse du Ministère des postes et des télécommunications dans le domaine notamment de la libéralisation du secteur des télécommunications (constitution d'un environnement réglementaire souple sous l'égide de structures institutionnelles, favorisant un usage plus intensif des NTIC).
D'autres programmes nationaux ou régionaux se développent sur tous les continents et participent de fait à l'avènement de la Global Information Infrastructure initiée par Albert Gore. Dans les régions les plus défavorisées, des initiatives publiques ou privées d'aide à la constitution d'infrastructures informationnelles s'organisent : Leland Initiative sous la direction de l'Africa Bureau Office of Sustainable Development de l'U.S. Agency for International Development (USAID), NetAid Foundation conduite par les Nations unies, programme Africa One d'AT&T (American Telephone & Telegraph), etc.

3. Le développement extra-atmosphérique de la Global Information Infrastructure
Malgré les efforts déployés à l'échelle internationale pour constituer une infrastructure globale d'information, les coûts extrêmement élevés nécessaires à la mise en place de réseaux numériques d'information à haut débit rendent difficiles une interconnexion mondiale et uniforme à l'Internet. La solution à ce problème semble s'incarner en différents projets de couverture satellitaire. Les programmes Teledesic et Skybridge apparaissent à ce titre comme les plus ambitieux en terme de moyens techniques et financiers.
Fondée en 1990, Teledesic est une société privée qui a son siège à Kirkland, dans la banlieue de Seattle, dans l'État de Washington. Le consortium regroupe les firmes Boeing, Motorola, Matra Marconi Space, Microsoft, auxquelles il convient d'ajouter l'américain Craig McCaw et le Prince Alwaleed Bin Talal Bin AbdulAziz Alsaud d'Arabie Saoudite. Par l'intermédiaire d'une constellation de 288 satellites d'une masse unitaire de 750 kg, positionnés sur 12 plans de 24 satellites en orbite basse (à 1.375 km d'altitude, soit 25 fois plus près de la Terre que les satellites sur orbite géostationnaire), Teledesic est sur le point de constituer d'ici à 2003 le premier réseau au monde fournissant un accès à l'Internet à haut débit semblable à celui des fibres optiques permettant l'accès aux services de télécommunications tels que l'accès à l'Internet à large bande, la vidéoconférence, les communications vocales de qualité numérique, et ce à des coûts abordables et dans le monde entier. Le coût d'un tel projet est estimé à 9 milliards de dollars.
Le programme SkyBridge regroupe pour sa part Alcatel, Loral Space & Communications, Toshiba, Mitsubishi Electric, Sharp, SPAR Aerospace, l'Aérospatiale, le CNES et SRIW. Conçu et initié par Alcatel, Skybridge est un réseau de 80 satellites qui permettra l'accès à des services multimédias. Il donnera accès aux hauts débits pour la boucle locale et permettra des connexions allant jusqu'à 20 Mbps vers l'utilisateur résidentiel (2 Mbps pour la voix retour). Son service, disponible fin 2001 sera distribué localement par des opérateurs de télécommunication et des fournisseurs de services avec qui SkyBridge aura conclu des accords d'exclusivité. Les opérateurs auront en charge le déploiement de stations d'interconnexion. Le projet ne cible pas les sites industriels et les grandes entreprises qui seront déjà équipés de fibres optiques, mais les PME, les PMI et le grand public, ainsi que les zones rurales. Son coût est estimé à 4.2 milliards de dollars.
Le développement d'une couverture de télécommunication satellitaire à grande échelle en orbite basse conduit certains analystes américains à parler d'Outernet (en référence à l'espace extra-atmosphérique) en lieu et place de l'Internet. Outre les avantages que représentent en terme de débit d'information et de souplesse d'utilisation ce type de réseau, la nature même du droit international public réglementant l'espace extra-atmosphérique correspond parfaitement à la vision américaine ultralibérale du marché mondial des télécommunications. Les traités des Nations unies de 1967 et de 1979 fixent en effet pour principes l'a-territorialisation, la liberté d'utilisation et d'exploitation de l'espace extra-atmosphérique. Cette posture correspond tout à fait à la conception traditionnelle de la Maison Blanche concernant le secteur de l'information et des télécommunications. En 1946 déjà, William Benton, alors secrétaire d'État adjoint, déclarait en effet : "Le département d'État entend faire tout ce qui est en son pouvoir, tant au niveau politique que diplomatique, pour contribuer à éliminer les obstacles artificiels à l'expansion, à travers le monde, des agences de presse, magazines, films ou autres moyens de communication américains appartenant au secteur privé. La liberté de la presse - et celle des échanges d'information en général - fait partie intégrante de notre politique étrangère."

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