Microfilm
et espionnage
En
1947, J. Edgar Hoover, chef de la CIA, révélait
dans le Reader's Digest le procédé utilisé par les
Allemands pour faire parvenir clandestinement des
documents (1).
La technique consistait à photographier un document
à une échelle de réduction très élevée, puis à dissimuler
le minuscule négatif sous un point figurant sur
l'adresse manuscrite d'une correspondance anodine.
L'article de Hoover fit sensation, d'autant qu'il
pouvait laisser croire que ces "Mikrat" faisaient
appel à de mystérieuses manipulations.
En
réalité, le "micropoint" n'était ni alchimie, ni
technique véritablement innovante. La microphotographie
a pratiqué, dès l'origine, des échelles de réduction
extrêmement élevées, profitant de la finesse des
émulsions au collodion. Dans les années 1860, Dagron
utilisait couramment pour ses Stanhopes des échelles
de réduction supérieures à 100 et en 1891, le professeur
Gabriel Lipmann mettait au point des plaques photographiques
qui portaient le rapport de 1 à 1000. Amélioré par
Guy W. W. Stevens, de Kodak Limited, le procédé
de Lipmann donnera naissance en 1941 aux plaques
à haute résolution utilisées pour la fabrication
des circuits imprimés. Plus près de nous, François
Marc de Piolenc (2),
un chercheur français installé en Californie, est
parvenu à recréer des micropoints, démontrant qu'il
est parfaitement possible d'obtenir des échelles
de réduction élevées à l'aide de matériel courant
et des produits disponibles dans le commerce, reprenant
l'idée d'origine, qui consistait comme l'a souligné
le Dr. Stevens, à "microfilmer un microfilm" (3).
Aussi
ingénieux soit-il, le micropoint demeure une application
marginale de la microphotographie. Et l'agent secret
photographiant à la lueur d'une lampe de bureau,
plans et documents ennemis à l'aide d'un appareil
miniature est avant tout le produit de l'imagination
des romanciers et cinéastes. Pour des raisons qui
tiennent aux lois de la photographie, il est en
effet pratiquement impossible d'obtenir dans de
telles conditions des résultats exploitables. La
reproduction d'un document, et en particulier de
plans, exige l'emploi d'un film à grain fin, et
haut contraste. Un film de ce type est obligatoirement
lent, avec une faible latitude de pose : il faut
beaucoup de lumière pour l'impressionner et les
erreurs d'exposition de traduisent par une mauvaise
lisibilité du texte.
Pour
le photographe, les problèmes sont de plusieurs
ordres : Le film ayant une faible sensibilité, il
faut exposer correctement le négatif, soit en éclairant
abondamment le document soit en prolongeant le temps
de pose. La prolongation du temps de pose n'est
envisageable qu'à partir du moment où l'appareil
photographique est parfaitement stable, fixé sur
un pied ou un statif car la reproduction d'un document
en réduction ne peut tolérer le "flou de bougé".
L'utilisation de temps de pose excessivement longs
présente par ailleurs d'autres inconvénients : la
nécessité de corriger les écarts à la loi de réciprocité
(4). Dans la pratique,
l'éclairage artificiel est la solution la plus simple.
Mais il doit être uniforme sur tout le document,
objectif difficilement réalisable avec une unique
lampe de bureau.
La
latitude de pose étant faible, l'estimation ne peut
se faire au jugé. Ne pouvant procéder à des essais,
l'opérateur doit disposer d'un appareil de mesure
extrêmement précis.
S'il
veut rester discret, il doit utiliser un boîtier
très compact, que l'on charge en film de petit format,
9,5 ou 16 mm. La réduction de format en augmentant
l'échelle de réduction (un document de format A
4 doit être réduit 30 fois pour pouvoir entrer dans
une vue de format 9,5mm) accroît encore les exigences
au niveau de la stabilité de l'appareil et de la
qualité générale du négatif. Il faut aussi remarquer
qu'un appareil de faible poids offrant peu d'inertie,
est beaucoup plus difficile à maintenir stable à
main levée qu'un appareil plus volumineux. Il est
donc assez évident que les appareils miniature,
même d'excellente qualité comme le Minox, sont mal
adaptés à la photographie de reproduction.
Que
les agents secrets aient photographié à l'aide d'appareils
miniature ou dissimulés [Kodak réalisera pour L'Office
of Strategic Services un appareil en forme de
boîte d'allumettes (5)],
des installations industrielles, des sites, ou des
personnages, cela ne fait aucun doute. Qu'ils aient
pu réaliser des microfilms est beaucoup moins probable.
Il faut donc se résoudre à une réalité prosaïque
: au cours de la Seconde guerre mondiale, les applications
les plus efficaces de la microphotographie furent
aussi les plus traditionnelles.
1.
HOOVER, J.
Edgar .- The Ennemy's Masterpiece of Espionage.-
Reader's Digest, 1946, April, n°48, p. 1-6.
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2.
PIOLENC, François
Marc de.- How
to make microdots. [retour
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3.
STEVENS, Guy W.W.- Microdot Images in History, Espionage
and Technology.- The Photographic Journal, 1988,
June, p. 256. [retour
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4.
L'exposition
est le produit de l'intensité par le temps de pose.
Cependant, l'exposition obtenue avec une intensité
donnée multipliée par un temps de pose de 1/10 de
seconde ne sera pas égale à l'exposition obtenue
par le 1/1000e de l'intensité, multiplié par un
temps de pose de 100 secondes. C'est ce que l'on
appelle l'écart à la loi de réciprocité. [retour
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5.
L'Eastman
Kodak Matchbox Camera est évoquée par Pierre Georges
Hartman, dans Le Microfilm Agent secret, Photo-cinéma,
janvier 1963, n° 735, p. 19. [retour
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